Chroniques de la Délulu – Chapitre 2 : la forceuse de jugulaire…

Luphorbia voulait simplement boire du sang sans traumatiser personne. Ce fut malheureusement elle qui termina profondément traumatisée…

Lorsqu’elle reprit conscience au milieu du rayon surgelé, sur le carrelage froid, les néons du magasin clignotaient toujours au-dessus du sachet de frites en promotion sur lequel elle avait glissé, transformant sa vie (ou sa mort) en quelque chose d’imprévu.

Incapable de déterminer si elle était morte, vivante ou simplement victime d’une intoxication alimentaire, Luphorbia se releva avec la sensation que rien ne serait plus jamais pareil et, dans un élan de dignité mal placée, elle trouva la force de rentrer chez elle.

Ce ne fut pas un trajet glorieux. Le trottoir sembla pencher légèrement sur la gauche… ou la droite. Un bruit de pas derrière, non, devant… non, partout à la fois. Les battements de cœur des passants résonnaient comme des tambours dans sa tête, trop forts, trop proches… Elle manqua de percuter quelqu’un, marmonna quelque chose d’incompréhensible “qdfsgdhazfqsvxhd”, puis reprit sa route.

Enfin arrivée chez elle, Lulu claqua la porte, s’y adossa un instant puis fixa son salon comme si elle venait d’y entrer pour la première fois. Son corps semblait suspendu dans une sorte d’entre-deux profondément inconfortable. Son cœur battait parfois, puis plus du tout. Sa température changeait sans prévenir. Quant à sa faim… elle devenait de plus en plus difficile à ignorer.

Poussée par un mélange de panique et d’instinct de survie, Luphorbia se rua vers son frigo. Une lumière éblouissante sorta comme une révélation divine. Sans même réfléchir, elle attrapa tout ce qui lui tombait sous la main : un reste de pâtes froides, du fromage râpé, trois cornichons, un yaourt à la vanille dont la date de péremption était douteuse… Rien n’y fait. Même les cordons bleus, toujours capables de remonter le moral, n’avaient provoqué qu’une immense frustration.

Elle contourna un meuble, manqua de trébucher sur… bah rien du tout… puis s’effondra sur une chaise, un morceau de cornichon coincé entre les dents. Luphorbia finit par accepter l’évidence avec la gravité de la situation… elle allait devoir mordre quelqu’un…et a donc élaboré un plan.

Ce plan brillant reposait sur une idée qu’elle considérait, honnêtement, comme profondément intelligente. Après tout, elle ne voulait agresser personne. Non… elle allait simplement demander poliment. Comme une personne civilisée ayant malheureusement développé un besoin alimentaire légèrement… inhabituel ?

Plus elle y réfléchissait, plus cela lui semblait logique. Des hommes passaient déjà leurs soirées à demander des numéros à absolument toutes les dames qu’ils croisaient devant les bars avec cette confiance propre aux gens qui n’ont manifestement plus rien à perdre. Statistiquement, quelqu’un finirait bien par dire oui… Pas vrai…?

Ainsi, vers une heure du matin, Luphorbia se retrouva dans une rue encore animée par quelques survivants de fin de soirée. Elle s’approcha timidement d’une jeune femme qui fumait seule devant un bar, prit une profonde inspiration puis murmura avec tout le sérieux du monde “Bonsoir… excusez-moi… est-ce que je pourrais éventuellement vous suçoter le cou?”

La femme la fixa pendant deux longues secondes en la regardant de haut en bas… Puis elle partit sans répondre. Luphorbia resta seule sur le trottoir, immobile… puis elle recommença dans l’espoir que quelqu’un accepte. À chaque tentative, le résultat devenait de plus en plus humiliant. Une personne éclata de rire en pensant qu’il s’agissait d’une blague. Quelqu’un lui répondit “désolé j’ai une copine” avant même qu’elle ouvre la bouche et une autre personne lui proposa l’adresse d’une soirée douteuse où “les gens étaient probablement dans ce genre de délire”.

Plus les minutes passaient, plus Luphorbia sentait quelque chose mourir profondément à l’intérieur d’elle surtout lorsqu’elle commença à ressembler à ces hommes désespérés qui abordent méthodiquement toutes les femmes en sortie de boîte avec la vibe d’un commercial en fin de carrière essayant encore de croire au miracle statistique…

Elle était comme un forceur… de jugulaire… Et c’était le pire dans toute cette histoire. Lulu était en train de devenir un prédateur errant dans les rues en abordant des inconnus avec des intentions douteuses. Honnêtement, quand on avait passé des années à lever les yeux au ciel devant certains humains incapables de comprendre le concept fondamental du mot “non”, découvrir qu’on était soi-même en train de penser à mordre un cou dès que possible… c’était spirituellement humiliant.

Quitte à devenir un sale prédateur, Luphorbia se dirigea vers l’adresse qu’on lui avait fournie. C’est ainsi qu’elle se retrouvait devant une petite boîte de nuit cachée au fond d’une ruelle étroite, quelque part entre un bar à chicha et un magasin ésotérique vendant des cailloux à des prix malhonnêtes. Une musique sourde vibrait derrière les murs, suffisamment forte pour légèrement faire trembler le trottoir. Pour la première fois depuis le début de sa transformation, elle eut enfin l’impression d’être entourée de gens potentiellement plus étranges qu’elle.

À l’intérieur, la soirée ne ressemblait pas à un rassemblement de vampires mais plutôt à un gigantesque chaos remplit de bottes à plateformes dangereusement hautes et de gens qui se frottaient lentement les uns aux autres sous des lumières rouges avec l’énergie d’un vieux clip industriel allemand.

Fidèle à elle-même et à sa capacité presque surnaturelle d’avancer dans de mauvaises situations sans jamais vraiment comprendre à quel moment précis elle aurait dû faire demi-tour, Lulu suivit docilement plusieurs silhouettes vêtues de cuir et de chaînes. Quelques minutes plus tard, elle se retrouvait dans une petite pièce à l’arrière du club où plusieurs personnes semblaient participer à des activités que Luphorbia préféra immédiatement ne pas analyser pour préserver le peu de santé mentale qui lui restait.

Finalement, mourir de faim paraissait presque plus digne. Dégoûtée et terrifiée, Luphorbia décida d’abandonner la mission. Elle commença donc à reculer lentement vers la sortie sans attirer l’attention. C’était sans compter sur la porte des toilettes qui s’ouvra brutalement.

Surprise, aveuglée par la douleur Luphorbia bascula immédiatement en arrière. Elle n’eut pas le temps de comprendre ce qu’il se passait que son bras percuta une table remplie de verres, puis sa mâchoire vint s’écraser de toute sa force contre le coin métallique d’un repose-pied. Puis quelque chose roula lentement sur le sol… Il s’agissait de la canine droite de Lulu…

Une vampire avec une dent cassée…à cause d’une porte de toilettes. Honnêtement, cela résumait assez bien toute sa vie.

Luphorbia repoussa maladroitement un type qui essayait sincèrement de l’aider puis quitta la boîte presque en courant. L’air froid de la rue lui frappa immédiatement le visage et ses yeux devinrent humides.

Soudainement… tout retomba d’un coup… Il ne restait plus que la fatigue, la faim et cette sensation atroce de s’être ridiculisée… encore… Luphorbia marcha sans vraiment regarder où elle allait avant de finir par s’effondrer dans un coin de rue, assise contre un mur froid, les genoux ramenés contre elle.

Et puis, comme un miracle… une silhouette apparut au bout de la rue.

A suivre...